Le vendredi 23 juillet 1999 est ancré dans ma mémoire. Ce jour particulier l’est pour le Maroc tout entier : le Roi Hassan II rendit son dernier souffle. Sur place, j’ai vu de mes yeux ce qu’incarnait le souverain pour son peuple… Séquence « Flashback thé à la menthe ».

Je viens d’avoir 17 ans, et pour la première fois de ma vie je me rends au Maroc sans ma famille restée à Paris. Ma mère avait dû tirer un trait sur les vacances estivales, j’avais donc insisté auprès d’elle pour embarquer dans le convoi d’une famille voisine. La maman de mon pote – qui est aussi la pote de ma maman – s’était gentiment engagée pour que je fasse partie du voyage. Après un trajet de deux jours aux allures de balade princière grâce à une climatisation supra-efficace (privilège assez rare pour l’époque), on arrive à bon port. Les vacances débutent normalement : baignades intéressées, brochettes grillées et barres de rire forment l’essentiel de nos journées, jusqu’à ce weekend anodin où nous sommes invités au mariage d’un cousin dans une bourgade très reculée. Nous arrivons jeudi soir pour assister aux festivités prévues le surlendemain, samedi 24. Un coup de main pour gonfler les derniers ballons accrochés au plafond, avant qu’un jeu de cartes froissé occupe notre soirée. La visite s’annonçait gaie et sans nuage apparent.

Vendredi matin. Après un petit-déjeuner jovial, chacun vaque à ses occupations. Alors que nous faisions quelques emplettes entre Françaouis dans une épicerie du centre-ville, la funeste nouvelle nous parvient. Ou plutôt nous percute. Tant nous autres, zmigrés de France, étions loin d’imaginer ce qui allait suivre. Le plus âgé d’entre-nous était attablé dans un café le temps de nos achats, c’est le premier à être mis au courant. Il nous rejoint paniqué et lance « Hey les gars, j’crois que le roi est mort ». Aucune réaction de notre part. Ne décelant pas si le bougre – particulièrement taquin de nature – était sérieux ou s’aventurait à une blague de mauvais goût « Wallah j’déconne pas, v’nez voir au café ! » insiste t-il. On traverse la rue pour vérifier et là, s’ensuit une tension que j’ai rarement ressentie depuis : une trentaine de quinquagénaires, assis, bras croisés sur le bide – moustache terne, mâchoire serrée, regard humide – surveille d’un air grave une télé poussiéreuse qui diffuse des versets du Coran.

À ce moment là, le couperet n’est pas encore tombé. L’audience chuchote, spécule, en attendant l’annonce officielle. L’ambiance est électrique et les regards fuyants trahissent une inquiétude de type apocalyptique. Ce n’est qu’après un flash télé et une phrase trop longue du présentateur que la bombe est lâchée : le roi est mort. Un silence sourd court un instant, puis la pièce se met à bourdonner. Un homme pousse un cri. Un autre tape du poing sur la table avant d’expédier sa chaise d’un coup de pied. L’endroit devenu saloon effraye les gamins de banlieue que peu de choses intimidaient à cette époque. On a vite ramassé nos sacs musclés de douceurs sucrées et pris la direction de la maison. Là-bas, en quelques heures, ambiance et décor avaient changés. On apprend que les noces sont reportées après le deuil national qui vient d’être décrété. Plus question de faire la fête, il est temps de plier bagages. Au premier virage, notre voiture se retrouve bloquée au milieu d’une foule voulant rendre hommage au défunt. Portrait et drapeau en main, ils sont des dizaines à former une masse infranchissable. La tristesse se lit sur les visages mais l’atmosphère est étonnamment sereine. Les gens ne s’arrachent pas les cheveux comme en Corée du Nord, non. Ils manifestent dignement. Bluffant.

Rappelons que nous nous trouvions dans une campagne isolée au sein de la région de l’Oriental que certains décrivaient comme assez hostile au roi Hassan II. Cette marque d’affection, qui n’avait rien d’une comédie, prouve le contraire : les Marocains (même de l’Est) aimaient leur roi. J’en suis témoin.

Pour l’occasion, quelques punchlines de l’éloquent et visionnaire feu Hassan II.