Parmi tous les candidats à la présidentielle, Valls peut légitimement être le plus inquiet. Depuis le retrait d’Hollande, il n’imagine pas que l’élection suprême puisse avoir lieu sans lui. Il doit cependant remporter la « grande primaire de la gauche » (devenue finalement celle du seul PS) et c’est loin d’être gagné. Malgré des premiers sondages très positifs (encore eux) qui le placent en tête, ce scrutin pourrait même amorcer son déclin. Ceci pour une raison très simple, que beaucoup refusent d’admettre à commencer par l’intéressé : sa très relative popularité.

Avec ce type de scrutin ouvert à quiconque s’acquittant d’un euro après avoir signé une charte lue en diagonale, l’image du candidat à l’échelle nationale vaut autant que celle qu’il entretient au sein du parti. Valls en a conscience et doit ainsi espérer que son mépris affiché et ses coups de canif réguliers dans le dogme socialiste ne lui porteront pas préjudice. Assez peu populaire chez les partisans (il avait fini avant-dernier à la primaire de 2011 avec moins de 6%), Valls risque en plus de payer l’addition pour deux : ce que les électeurs déçus voulaient mettre à Hollande, ils le lui mettront. Aux yeux du peuple comme pour nombre de militants, l’ancien Premier ministre ne peut s’affranchir du dernier quinquennat, à raison. À la tête de ministères régaliens durant cinq ans (deux ans place Beauvau puis trois à Matignon), Valls n’a pas joué les figurants. À la grande différence de ses principaux concurrents, Montebourg, Hamon et Peillon, qui ne manqueront pas de le rappeler : il est LE symbole du bilan très mitigé (pour rester sobre) de la présidence Hollande, eux n’ont été que des faire-valoir qui ont démissionné.

Depuis le début de sa carrière, et dans la plus pure tradition socialiste, Valls mise sur des jeux d’alliances et d’accointances politico-médiatiques pour parvenir à ses fins. Or, et c’est l’une des raisons qui rend notre époque fascinante, les règles ont changé. La démocratisation numérique et les réseaux sociaux ont terrassé l’influence paternelle des partis traditionnels qui leur permettait jadis de désigner seul leur candidat. Valls, comme d’autres, peine à comprendre que ces pratiques, où l’on satisfait les officines avant le terrain, sont obsolètes. Autre élément, et non des moindres, l’homme n’aime pas les gens, qui le lui rendent bien. Dans la rue, sur le web, au travail, il est courant de croiser des têtes convaincues (du plus fanatique au plus circonspect) par Mélenchon ou Marine Le Pen, d’autres séduites par Macron ou Montebourg, d’autres encore résignées à soutenir François Fillon. Il est en revanche plus difficile de tomber sur un soutien sincère de Manuel Valls. Ceci démontre qu’il n’est le candidat d’aucune masse, d’aucun espoir, juste du pouvoir… Cette primaire (ajoutée à la précédente) en témoignera.

Longtemps trublion revendiqué du parti, incitant sans relâche à la division, évoquant une « gauche irréconciliable » et appelant sans cesse à des réformes, Manuel Valls se pose depuis l’annonce de sa candidature en homme du rassemblement et de l’apaisement. Une manoeuvre aussi osée que grossière qui n’aura évidemment échappé à personne et dont il sous-estime considérablement l’impact électoral. Il l’apprendra à ses dépens d’ici peu en échouant, non pas à la présidentielle, mais à la primaire dite « de la gauche ». Attention, méchant crash en vue.