On dit que ce sont les profs qui font aimer ou détester les matières aux élèves. Ce fut mon cas. Passionné d’Histoire, j’ai eu quelques enseignants du collège au lycée qui m’ont rendu accro à cette discipline. L’un d’entre eux était une vieille dame au look austère : Madame Vechambre.

Dans mes souvenirs à peine ombragés, madame Vechambre était menue, plutôt pâle, et portait une paire de lunettes de mamie derrière laquelle elle vous crucifiait d’un simple regard. Ce qui lui valut le surnom de Toutankhamon tant elle nous intimidait avec ce visage figé. Elle souriait peu, voir jamais, parlait d’une voix monocorde et réussissait toujours l’exploit de finir son programme. C’était une prof old school, soucieuse de l’apprentissage et peu portée sur les méthodes modernes. Du moins, c’est l’impression qu’elle donnait. Elle avait beau être deux fois plus légère que le plus costaud de ses élèves qui avait déjà atteint une taille d’adulte, elle restait imperturbable. Maniant son autorité d’une main de maitre, tous avaient dû se plier à sa pédagogie. On ne déconnait pas dans son cours. À cet âge, j’étais du genre éveillé et perturbateur (cela a très peu évolué je vous le concède). Pour mieux lancer des vannes et des boulettes de papier, j’aimais m’asseoir au fond de la classe. Sauf dans son cours. En 6ème pendant le cours d’Histoire-Géo de madame Vechambre, j’étais au premier rang. Droit comme un i. Archi attentif. Traquant chaque question à m’en faire des crampes à l’épaule. Tellement qu’elle devait parfois m’ignorer pour laisser place au reste de la classe. Étaient-ce la Grèce et l’Egypte antique ou le professeur qui me plaisait tant ? Peut-être les deux. J’ai eu d’excellentes notes toute l’année et madame Vechambre l’a légitimement fait remarquer sur mes bulletins. Je passais donc en 5ème. L’année suivante, nouvelle classe et nouveaux profs obligent, le lien fut rompu. Mais durant l’été qui sépara les deux années scolaires, j’avais connu un drame familial avec la perte de mon père (que Dieu ait son âme). Le collège était au courant, aucun prof n’était venu me parler et j’en attendais pas moins. Madame Vechambre, elle, avait certainement appris la funeste nouvelle par les bavardages de la salle des profs. Je n’étais plus son élève mais elle prit soin de me témoigner sa compassion en me transmettant un roman : Les aventures d’Ulysse. À la première page, elle y avait inscrit un petit mot qui disait « Je sais que tu as beaucoup de chagrin le soir, peut-être qu’Ulysse t’aidera à trouver le sommeil… » Une adorable attention, d’une extrême gentillesse. Un geste qui restera gravé dans la tête d’un enfant au point de s’en souvenir vingt ans plus tard avec la même émotion.

Du CP à la Terminale, j’ai connu plusieurs profs distants, démissionnaires, parfois alcooliques. Et quelques uns remarquables. Aucun ne me laisse de souvenir aussi puissant que cette dame de fer au cœur tendre. Un triptyque force-tendresse-sobriété. J’ai tenté de la retrouver en allant au collège et en questionnant d’anciens élèves, sans succès. Cet hommage est donc aussi une bouteille à la mer… Madame Vechambre, si vous me lisez, j’aimerais vous remercier.