Les propos de Willy Sagnol sur les « joueurs africains » ont provoqué les habituels duels entre anti-racistes à la peau douce et suprémacistes dernière génération. À défaut d’être racistes, je pense que ses propos ont mal été compris et qu’ils pointent surtout la question contractuelle relative à l’absence des joueurs partis disputer la CAN (Coupe d’Afrique des Nations). Dans l’absolu, cette affaire rappelle aussi à quel point il existe un « déni africain ».

D‘abord concernant cette tempête dans un verre d’eau, rappelons que le dit Sagnol est entraineur de football. C’est donc à ce titre qu’il s’exprime. Inutile de l’habiller d’une barbe de penseur alors même qu’il est le prototype du joueur devenu entraineur après une vie entière dévouée au ballon. La boite à clichés est de sortie et s’avère utile dans le cas présent. Quand il déclare que le joueur africain est « puissant mais manque de discipline et d’intelligence » il parle de football. À l’intérieur du rectangle vert, pas à l’échelle de la société. Qu’on soit d’accord ou non, c’est son droit de le penser. Comme dans moult domaines, les goûts et les affinités divergent et chacun préfère tel ou tel artisan de telle ou telle région du monde en fonction des qualités qui leur sont propres. Ici c’est pareil. Les gênes ou la nature n’ont rien à voir là dedans, il s’agit de culture. Les joueurs brésiliens par exemple sont souvent décrits comme « techniques mais indisciplinés et fêtards », les Nordiques ont la réputation d’être « costauds mais pauvres techniquement » les Italiens « tactiques mais vicieux » etc. Il n’y a rien de raciste là dedans. Il est question de savoir faire, de manière de concevoir le football et de particularités dues aux écoles mises à disposition. Chaque pays privilégie (ou fait comme il peut) l’aspect qu’il juge déterminant pour réussir dans le football. Ceux qui voient dans ses déclarations autre chose qu’une critique sportive n’ont que la polémique en ligne de mire. Ceci dit, il est cocasse de rappeler que le joueur Sagnolqui a passé la majeur partie de sa carrière en Bavière au sein de l’austère Bundesligaétait bourru et peu réputé pour sa finesse, en dehors d’une qualité indéniable de centreur. Il colle donc parfaitement au stéréotype du joueur nordique. Son look de forain stéphanois et la formation latine qu’il reçut en France n’y changent rien.

La seule question qui mérite d’être soulevée : la CAN et son timing désastreux 

Le chahut provoqué par ses commentaires a fait passer au second plan ce qui reste une question légitime : Comment un club peut accepter qu’un contingent de joueurs quitte le groupe au milieu de la saison pour disputer une compétition avec leur sélection ? Les joueurs sont salariés du club et, à ce titre, les objectifs du club doivent primer sur la sélection. Ce bon de sortie accordée aux joueurs africains est une anomalie spécifique au football. Pour prendre l’exemple du basket et de la NBA (référence absolue en matière de gestion) la question est tellement tranchée que les franchises se permettent parfois de refuser le droit à un joueur de rejoindre sa sélection pendant l’intersaison (!) au motif qu’il doit se reposer afin de mieux préparer la saison qui arrive. C’est dire si l’idée d’un joueur absent en milieu de saison est une folie sans nom. Malgré cet encadrement rigide, des internationaux comme Tony Parker ou Boris Diaw participent quasiment chaque été aux sélections des Bleus, allant jusqu’à contracter des assurances personnelles pour rassurer leur club qui voit d’un très mauvais oeil que leurs employés s’activement pendant leurs congés payés. Le basket étant un sport couvert ou dit « inside » la question du climat ne se pose pas, mais si elle se posait, nul doute que la règle serait la même. Car dans le sport professionnel, le championnat est une bataille, le groupe une armée. Rien, hormis de rares causes personnelles (décès, maladies, naissances…) ne peut justifier l’abandon du groupe. In fine, si une compétition internationale se déroule en hiver pour des raisons évidentes de chaleur, telle que la CAN (africaine ou asiatique), elle doit être l’objet de jeunes espoirs peu utilisés par leur club ou de vétérans en fin de carrière. Les stars quant à elles privilégieront la World Cup.

La brindille qui cache la forêt de baobabs…

L’épisode Sagnol n’est qu’un exemple mineur du mal qui tourmente l’Afrique. Celui du mépris. Du déni. Dans l’inconscient collectif, l’Afrique est une terre aride, vide d’animation intellectuelle, peuplée de gens vivant simplement jusqu’à l’arrivée des Européens, porteurs à la fois de savoir et de malheur. Mais l’Histoire africaine est loin de se limiter pas à la colonisation…

ThomasSankaraÀ l’heure de ces lignes, Blaise Compaoré vient tout juste de quitter le pouvoir. Je ne peux m’empêcher d’avoir une pensée pour le regretté Thomas Sankara, président du Burkina Faso de 1984 à 1987. L’homme intègre qui rebaptisa son pays est un parfait inconnu pour la majorité des Français et symbolise à merveille le déni africain ancré en Occident. Forcément, dirons les cyniques, car comme chacun le sait, la France n’est pas étrangère à son assassinat. Cela constitue d’ailleurs un début d’explication. Mise à part Mandela, qui combattait une organisation qui n’existe plus aujourd’hui, combien de héros africains sont ignorés des programmes scolaires ? La quasi totalité. Peut-être parce que l’ennemi qu’ils combattaient existe toujours – contrairement à Madiba avec les Afrikaners – et n’apprécie pas tellement qu’on rappelle ses crimes ou ses échecs datant de l’époque coloniale. C’est ainsi qu’une omerta institutionnelle pèse sur le passé glorieux africain et sévit à tous les niveaux. De manière ascendante. De la gouvernance vers la base. Car si l’enseignement scolaire, la presse, et l’Etat à travers ses institutions ne font rien pour faire connaitre, par exemple, des personnages tels que l’aventurier Ibn Battûta (qui effectua le triple du parcours de Marco Polo sans en récolter le millième de reconnaissance en Occident) ou Soundiata Keita qui fonda l’Empire malien au VIIIème siècle, ou plus récemment d’illustres hommes politiques comme le Guinéen Sekou Touré, que peut penser le citoyen lambda ? Eh bien ce qu’il pense aujourd’hui : le patrimoine africain est léger. Sans inciter à une africanophilie abusive, cela relève de l’amitié fraternelle de s’y intéresser. L’Africain moyen connait le Général De Gaulle, l’Européen moyen connait-il le capitaine Sankara ? No comment.

Le même traitement est assigné à la période pré-coloniale. L’empire du Mali, du Ghana, l’empire Zoulou, les royaumes du Maroc ou d’Éthiopie… sont autant de fragments d’Histoire ancienne et médiévale snobés par l’occident. Chaque règle a son exception : la civilisation égyptienne. Jusqu’au XXème siècle, les Européens en ont volontiers fait la promotion car ils attribuaient les merveilles architecturales du pays à des populations caucasiennes venues du Nord. Presque hilarant. Le passé glorieux africain est tellement bafoué qu’un président de la république française (au XXIème siècle) peut se permettre de déclarer, en terre africaine, que l’homme africain n’est pas assez entré dans l’Histoire. Culturellement, historiquement et même géographiquement, l’Afrique est sous-estimée. En témoigne le planisphère scolaire qui est en fait biaisé car il sur-représente l’Occident au détriment d’une Afrique réduite, comme pour mieux relativiser son importance. La carte ci-dessous l’illustre bien, l’Afrique est en réalité si grande qu’elle englobe la Chine, l’Inde, les Etats-Unis, le Mexique, le Japon et la quasi totalité du continent européen. Pourtant, sur les planisphères que nous connaissons tous, elle est à peine plus épaisse que le sous-continent indien… Le déni africain sous toutes ses formes.

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