L’Égypte vit un moment historique. Manifestations monstres, civils massacrés, démocratie bafouée… Que se passe t-il concrètement au pays des pharaons ? Replaçons le contexte afin d’y voir plus clair, tant la confusion est grande dans ce flot continu d’infos plus contradictoires les unes que les autres.

Février 2011, les Égyptiens descendent en masse dans la rue pour exprimer leur mécontentent et leur désir de démocratie. Après plusieurs semaines de manifestations, ils parviennent à chasser le dictateur Moubarak au pouvoir depuis près de 30 ans. À la différence du cas libyen, le sursaut égyptien semble sincère et se déroule relativement bien (révolution populaire, sans intervention étrangère, dirigeants arrêtés puis trainés devant les tribunaux). Le pays renaît et s’engage sur les rails de la démocratie. Les Égyptiens savourent de voir Moubarak à la télévision se faire juger pour une multitude d’accusations, et des élections présidentielles (libres) sont fixées pour l’année suivante.

Juin 2012, le pays organise enfin les premières élections libres de son histoire. Mohamed Morsi, leader des Frères musulmans, remporte le scrutin face à Ahmed Chafiq (ex-1er ministre de Moubarak et favori de l’armée) et devient donc le premier président égyptien élu démocratiquement. Tout le monde est content, les urnes ont parlé, l’Égypte est enfin une démocratie. Sauf pour l’armée. Normal, y a toujours un mécontent (« C’est l’jeu ma pauvre lucette »). On pensait que le plus dur avait été fait, mais c’était sans compter sur la rancune du camp adverse. L’armée, bien décidée à ne pas lâcher ses nombreux privilèges octroyés sous l’ancien régime, remet en cause la présidence Morsi dès les premiers jours, évoquant des fraudes électorales et des dangers « liberticides » en perspective. Parallèlement, elle fédère les anti-Morsi de tous poils en leur promettant de nouvelles élections.

C’est dans ce contexte qu’un an plus tard, en Juillet 2013, le général al-Sissi (nommé initialement par le président Morsi dans un esprit « d’ouverture ») trahit son engagement gouvernemental et incite le peuple à descendre dans la rue pour lui témoigner son soutien, espérant justifier le renversement dont il sera le porte drapeau. Le manque de résultat quant aux nombreux problèmes économiques et sociaux du pays (prévisible après quelques mois au pouvoir) devient une raison valable pour les belligérants qui deviennent de plus en plus menaçant. Les manifestations des deux camps respectifs se succèdent, et le gouvernement Morsi laisse la contestation s’exprimer avant d’ordonner l’évacuation (pacifique). L’armée surenchère et pose un ultimatum au président l’incitant à démissionner au nom des Égyptiens descendus dans la rue. Mohamed Morsi, élu depuis moins d’un an, refuse catégoriquement et rappelle sa légitimité électorale. L’armée met ses menaces à exécution.

La démocratie est en deuil

GeneralAlsisiTV

Le 3 juillet dernier à l’issue de l’ultimatum, l’armée emprisonne Morsi et prend d’assaut la télévision publique pour annoncer la nouvelle. Les partisans du président refusent le coup d’État et descendent dans la rue pour le faire savoir. S’en suit une répression impitoyable de l’armée qui tire dans la foule sans état d’âme. Des centaines de morts en quelques jours sont à dénombrer du coté des frères musulmans venus manifester pour le respect du choix des urnes. Notons que, durant la gouvernance Morsi, il eut des affrontements entres partisans des deux bords résultant sur des morts, mais les Frères musulmans n’ont jamais tiré sur la foule pendant les rassemblements du camp adverse. A contrario, le Général al-Sissi agit aujourd’hui avec la même brutalité que Moubarak avant lui. La question de la dangerosité des deux camps pour la population égyptienne ne se pose même pas. Dans cette bataille, il y a d’un coté des politiques et de l’autre des militaires. C’est incontestable.

C’est une règle démocratique de base : on ne peut se réjouir de la prise du pouvoir par l’armée. La place d’un militaire est dans une caserne ou sur le front mais certainement pas dans un bureau. Le pouvoir étatique ne devrait pas faire partie de leur champ d’action, d’un point de vue éthique et pragmatique. Du Chili des années 70 à l’Algérie des années 90, en passant par les multiples dictatures militaires du XXe siècle, les exemples ne manquent pas. L’Histoire prouve qu’un coup de force militaire (soutenu à l’étranger) au mépris de la démocratie a toujours été un mauvais présage pour la suite. Principalement pour le peuple qui, pris entre deux feux, finira par se rebeller. Après ce printemps arabe, et alors que la presse s’inquiétait en cœur d’une « révolution volée » par les islamistes, l’Égypte fait demi-tour. Leur révolution a été volée, mais pas par ceux qu’on attendait.

Complicité de l’occident, ingérence des pays voisins…

Plusieurs voix s’élèvent, dont Erdogan le Premier Ministre Turc, et affirment que derrière le coup d’État du Général al-Sissi se cacherait Israël. Il est vrai que le seul chef d’inculpation retenu contre Morsi (« entente avec le Hamas ») est pour le moins troublant pour un coup d’État mené au nom de l’intérêt national. Les preuves sont pour l’instant inexistantes mais une chose est sûre : la chute du président élu a été vivement salué par les autorités israéliennes. Vérifier ces accusations ne seraient donc pas farfelues. Tout comme l’Arabie Saoudite et la majorité des pays du Golfe (excepté le Qatar) qui soutiennent également les militaires, aveuglés par leurs intérêts et une géopolitique ambigüe, ils ont renouvelé à plusieurs reprises leurs soutien à l’égard des putschistes. L’Égypte est bien seule.

Comme je le déplorais déjà dans un précédent billet, la presse participe activement à la confusion des genres. Les termes « islamistes » ou « leader des islamistes » sont employés à la place des mots « frères musulmans » ou « président légitime » (pour parler de Morsi). On comprend donc avec quel angle les grands médias ont décidé de couvrir l’affaire, un angle partisan… Pourtant les faits, eux, ne mentent pas. Le président Morsi est bien le président légitime de l’Égypte, et la grande majorité des morts que l’on dénombre sont du coté des Frères musulmans. Qui sont les imposteurs et les meurtriers ? Un enfant de 6 ans pourrait le deviner. À l’instar de la Syrie, la communauté internationale dénonce à demi mots mais n’agit pas. L’encart démocratique n’aura duré qu’un an et fait désormais partie du passé. À l’heure de ces lignes, Mohamed Morsi et de nombreux cadres du parti sont sous les verrous, détenus illégalement. Pendant ce temps, Moubarak a été libéré. Et son fils spirituel, le Général al-Sisi (dorénavant vice-1er ministre) dirige toujours le pays. Back to the Future.