Devant les images graves du clan Chavez rendant hommage à leur leader, Ramirez semble absent. Moustache est humide, lèvre inférieure inclinée, il n’a pas l’air dans son assiette. L’animal est habituellement démuni de toute compassion ou d’empathie à l’égard des autres. Cette soudaine sensibilité me laisse donc sans voix. Un peu comme un épicier honnête après minuit. Je m’attaque à son opacité mais rien n’y fait. Il me snobe et refuse de se livrer. Après un harcèlement digne d’une épouse maladivement jalouse, il se rassoit et m’avoue qu’il connait Nicolas Maduro (le nouveau président, en survet’ jaune au deuxième plan).clanIl affirme que l’ancien bras droit du Comandante grandit en fait aux États-Unis, et non au Venezuela comme le dit la propagande. Et que le sympathique Nicolas avait rêvé d’une carrière Hollywoodienne, avant de se résigner à conduire des bus dans les rues de Caracas. Issu d’une des familles les plus influentes du pays, Maduro n’avait en fait pas besoin de travailler mais il répugnait les méthodes musclées de sa famille et rêvait  de ballades sur la west coast en compagnie d’actrices brushinguées à la Farrah Fawcett. Ramirez dit l’avoir rencontré à plusieurs reprises dans les années 80, d’abord au Texas puis en Floride, pour « l’arranger sur un coup« . Avant de retomber dans un mutisme aussi frustrant qu’une fiche de paie asiatique. Ces premières révélations m’ayant aguiché comme une odeur de croissant un jour de Ramadan, j’insiste logiquement pour en savoir plus…

TonyLunettesSourcils tendus, tête basse, mes questions l’agacent. Sa nuque se redresse, mon souffle s’arrête. J’essaye de détendre l’atmosphère et tente une taquinerie sur son réseau d’amis aussi traçable que des lasagnes Findus, mais la boutade le froisse et le fait monter en tension. Il me jette un de ses regards « chicanesque » qui m’invite soudain à relativiser mon existences et m’encourage expressément à chahade (rituel religieux qu’on exécute avant de mourir) … 3 longues secondes s’écoulent. La clémence le gagne. Il accepte mes excuses (autoflagellation + baisemain) et laisse mes louanges l’attendrir. Il reboutonne alors sa chemise qu’il avait (Dieu merci) inutilement commencé à ouvrir, et poursuit son explication. Il me parle d’un rôle de conseiller artistique qu’il exerça un temps pour son gars Brian (un cinéaste italo-américain de la middle-class) alors en pleine préparation d’un film sur la pègre cubaine. À l’époque, Brian voulait lui donner le premier rôle, mais Ramirez refusa. Son agenda, saturé par ses activités parallèles pour le FSB et la CIA, ne lui permettait pas pareille excentricité. Il encouragea donc le cinéaste à laisser sa chance au jeune Al, que tous deux connaissaient. Brian, sceptique, trouvait Al trop introverti pour le rôle mais Ramirez insista, et lui conseilla de le faire jouer in real, en oubliant la fausse farine. Tuyau suivi, pari gagné. Le timide Al, déchainé, s’est alors épanouie. Tout le monde connait la suite « Oyé sa papaya […] Say hello to my lil’ friend » (répliques dont Ramirez revendique aussi la paternité) le succès au BoxOffice, la postérité etc etc…

Scarface-Pfeiffer-Pacino-DePalma

Bref, Pacino (comme tant d’autres) en doit une à notre taupe latine qui mit en orbite son potentiel démoniaque. Tout comme Maduro qui supplia Ramirez pour faire partie du casting. Littéralement torturé par le sale boulot qu’induisait sa fonction d’homme de main, l’attachant Nicolas cherchait une porte de sortie à ce quotidien inadapté à son tempérament amical. Avec son physique imposant et sa moustache appréciable, il avait les qualités parfaites du bodyguard gentil et téméraire que recherchait Brian. Ils décidèrent donc de lui confier le rôle d’Ernie et, sous la tutelle de son nouveau mentor, on lui fit signer un contrat discrètement amputé du tiers de sa rémunération. Ramirez avait monté cette combine pour amortir son déplacement à Miami, et assurer son idylle avec Michelle (alias Elvira, qui profitait allègrement du buffet énergisant). Tout ça pour dire qu’après le film, Maduro, fauché et désabusé, finira par rentrer au pays rejoindre son ami Hugo alors en pleine préparation du coup d’Etat. Depuis le temps, il a eu vent de la petite manigance de Ramirez et aurait très mal réagi. Question de principe. Dorénavant dirigeant d’un des pays les plus riches d’Amérique Latine, il aurait juré de faire payer Ramirez en ces termes « Comme disait le camarade Hugo, quand un gentil s’énerve, il ne le fait pas à moitié. » Okay gringo, tout s’explique.

Ernie&Nicolas