Il faut bien distinguer les différentes formes de politique qui existent. À l’échelle locale, régionale ou nationale, elles différent pour s’ajuster à leurs cibles. L’époque est également un facteur central quant au pedigree des représentants qui nous sont proposés. De nos jours, la politique, comme le reste, se résume à la communication. Et ce qu’on a coutume d’appeler « la realpolitik » n’existe en fait qu’à taille humaine, c’est à dire localement. La télévision (principal vecteur de communication) ne s’occupe le plus souvent que de l’intérêt national, distrayant sporadiquement le téléspectateur avec quelques faits divers locaux. Ainsi, quand une formation politique est assez forte pour ambitionner l’Élysée, elle se transforme en pure agence de com » qui ne peut se priver de l’immense pouvoir de l’outil télévisuel. Conséquences : l’électeur devient un client, que l’on se doit de se séduire et de fidéliser. À ce petit jeu, le FN a tout compris. Mené d’une main de maître par sa Jeanne d’Arc sous OGM, le parti Lepeniste est à l’apogée de sa notoriété. À la télévision, aucune autre figure politique (excepté Mélenchon) ne montre d’intérêt pour la détresse des Français de manière aussi passionnée. Ce que certains qualifient de « populisme », le téléspectateur-électeur, le nomme « engagement ».

La Jeanne D’arc en pixels

Vous me direz « Les chiens ne font pas de chats« , et je vous répondrai « Françoise Dolto a fait Carlos » outre cette exception qui confirme la règle, nous tomberons aisément d’accord concernant le cas Le Pen. Au delà de la ressemblance physique, on retrouve la même gestuelle, la même combativité, la même manière de faire front à l’interlocuteur. Les ressemblances sont multiples, mais pas innombrables. Marine n’est pas Jean-Marie. Bien qu’aussi conquérante que papa, elle a néanmoins adopté une tactique différente face à l’adversité, respectant le vieil adage sportif « agressif mais pas méchant » (là où Jean-Marie entretenait une image d’épouvantail). La jeune louve a appris du vieux loup et s’est trouvée une nouvelle utilité pour ses dents : le sourire. Marine entend représenter sa chère et tendre patrie, en renouvelant avec les valeurs les plus intrinsèques du pays. Tel un coq qui veut garder fière allure, même avec les pattes enfoncées dans la boue, elle reste disponible pour les médias en se montrant toujours offensive, et mise sur l’affectif pour s’adresser au peuple. L’amour, le dévouement, le sacrifice à la nation… Une rhétorique qui fait mouche en période de crise.

Le FN new look

On nous met Marine et sa blondeur à l’accueil de la boutique, mais à l’intérieur, dans l’atelier de papa, rien n’a changé. Le patrimoine artisanal ne disparait pas aussi facilement. On améliore le packaging, on réduit les coûts (et les coups), on s’adapte à l’air du temps mais on reste fidèle au cahier des charges. La Maison, fondée en 1972, a toujours connu des résultats sinusoïdaux depuis sa création. Tantôt « vote sanction » tantôt « vote patriote » les bon scores étaient souvent qualifiés d’accident de parcours. De folie passagère. Mais comme un article soldé disponible toute l’année, le produit FN a su s’imposer. Depuis la retraite du padre, le parti se rachète une légitimité à coup de discours light (et totalement nouveau) sur la diversité des Français, et s’est trouvé un nouveau bouc-emissaire sur lequel s’appuyer : l’islam. Véritable aubaine pour tous les marchands d’angoisse depuis 2001, la peur de l’islam est une pièce centrale dans le dispositif du nouveau FN. L’antisémitisme ou la judéophobie a perdu son statut de « numero uno » dans le classement des causes d’infarctus du xénophobe français au profit de l’islamophobie. Involontairement (et même naïvement) aidé par le gouvernement d’extrême droite au pouvoir depuis 2007, le FN prend un malin plaisir à relever toutes les similitudes qui prouvent le plagia. Au final, les idées sur lesquelles l’UMP post-Chirac s’est construit ressemblent à des contrefaçons de la marque Lepeniste. Ça y ressemble, mais les finitions trahissent un travail bâclé. Pendant ce temps, Marine vante son label…

Son vrai leitmotiv est plus suspect qu’une arrière salle de restau’ chinois, clichés compris

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Le reclassement du parti sur l’échiquier politique, passant de la première ligne (du front) à la ligne du fond (la royale) est proche. Longtemps cantonné dans la catégorie des partis « martyrs » post-Giscard (comme l’UDF, le PCF…) sa fonction de soldat dévoué se limitait la plupart du temps à aboyer pour intimider (tout en fantasmant secrètement le chaos) et se plaindre d’une diabolisation. La classe politique, principalement à gauche, s’est longtemps servi de cet « idiot utile » de manière peu habile. Un peu comme le sans abris qu’on montre à son enfant pour l’effrayer et l’inciter à travailler à l’école. Le parti d’extrême droite est ainsi instrumentalisé par ses adversaires depuis plusieurs décennies, une distraction abusivement utilisée par la classe dirigeante, tant à l’heure du débat qu’à l’heure du bilan. Les vraies questions demeurent ainsi anesthésiées par cette crainte « raciste et liberticide » qu’inspire légitiment le FN mais il en reste, chez nous électeurs et soi disant décideurs, l’agaçante sensation d’être le dindon de la farce. Car malgré les outrages en tous genres depuis quarante ans par ces deux courants politiques (RPR/UMP, PS), on se doit de les remercier d’être là pour « défendre la république » dès que le nom de Le Pen est évoqué…

Marine sera en finale…

Pour toutes ces raisons, je pense que ces élections présidentielles marqueront l’acquisition des lettres de noblesse du parti LePeniste. Je le dis, sans joie ni regret « Marine sera au second tour… » Contrairement à l’année dernière où j’annonçais « simplement » sa présence au second tour, je pense aujourd’hui qu’elle a de grandes chances d’être en tête du 1er tour, mais qu’elle se heurtera au thriller « Mai 2002 » que son père a expérimenté. Ce qui l’empêchera donc de remporter la galette royale. Tant mieux pour elle car la base est encore trop visible et la peinture beaucoup trop fraîche. Le FN et son programme autarcique n’aurait pas pu diriger la France de 2012. Si l’échec est au rendez-vous pour Sarkozy, on risque d’assister à l’éclatement progressif de l’UMP au profit du FN, ravi d’être à son tour celui qui se sert chez l’autre.

Pour conclure, je tiens à dire que j’ai trouvé l’épisode « Anne-Sophie Lapix » franchement pathétique, et plutôt symbolique du phénomène que je décris. Cela ne concerne pas la (bonne) prestation de la journaliste, mais plutôt les réactions que cet échange a suscité. Sur tous les réseaux sociaux, on pouvait voir la standing ovation que cette interview banale a suscité. Comme si le simple fait d’exécuter son job face l’ogre Le Pen relevait de l’héroïsme. Je fais partie de ceux qui pensent qu’il faut discuter avec le FN, les respecter comme on respecte tous les autres partis (ne me parlez pas de parti « démago, raciste, xénophobe » ou alors vous êtes passés à coté de l’intégralité des discours de l’UMP depuis 2005). Ignorer leur présence, c’est leur rendre service en leur offrant un certain mystère qui finira inévitablement en prestige. La nature humaine est attirée par l’inconnu, c’est pourtant bien connu. Nier leur existence à l’heure du repas mais pas à l’heure du thriller, sera toujours un mauvais choix, et une drôle de tactique pour « préserver la démocratie ». Si le diable existe, c’est que quelqu’un ou quelque chose l’a créé… Watch out les apprentis sorciers, Frankestein vous connaissez?